Dire ce qu'on ne pense pas dans des langues qu’on ne parle pas

Antônio Araújo - texte Bernardo Carvalho

Première le 27 mai 2014 | Bâtiment de la Bourse à Bruxelles

A force d'entendre ressasser son nom, à force d'en faire un concept quasiment éthéré, on finirait presque par oublier la perversité et la profondeur de son action sur nos sociétés : la crise.
La pression économique toujours plus forte sur les travailleurs, la perte des valeurs et des repères, l'individualisme forcené, la question identitaire qui s'évacue via le repli sur soi...
Une société en crise produit des crises intimes chez ceux qui la peuplent, perdus au milieu des fourmilières humaines que sont devenues nos villes.
C'est autour de cette (large) thématique qu'est construite la future création, au Festival d'Avignon en 2014 et au Théâtre National, d'Antônio Araújo et son Teatro da Vertigem  (Théâtre du Vertige). Un véritable événement car Antônio Araújo est un monument au Brésil et un des créateurs les plus atypiques et fascinants de notre époque. Et l'événement est double car pour créer ce nouveau spectacle, Araújo en a confié l'écriture à Bernardo Carvalho, figure majeure de la littérature brésilienne.

Obsédé par la dimension d'un théâtre directement connecté aux gens, le Vertigem a pour habitude de sortir des théâtres pour investir des lieux chargés de force poétique. Araújo a ainsi créé des spectacles dans une église, une prison désaffectée, un hôpital ou sur le fleuve Tietê qui traverse São Paulo.

Ce sera à nouveau le cas à Bruxelles, une ville qui est réellement au coeur du processus dramaturgique de ce nouveau spectacle. Araújo, Carvalho et leurs comédiens sont venus s'en imprégner, l'ont filmée, écoutée, ont cherché sa vibration profonde.
C'est à Bruxelles qu'errent, perdus, les deux personnages principaux du spectacle. le père y a vécu lorsqu'il dut fuir la dictature dans son pays. Il y revient pour accompagner sa fille, économiste, qui doit donner une conférence à Bruxelles. elle espère ainsi provoquer un choc qui fera sortir son père du mutisme complet dans lequel il est plongé depuis la mort de son épouse. Mais tous deux vont se perdre dans cette ville qu'ils ne reconnaissent plus.

Pas seulement physiquement : ses habitants aussi sont méconnaissables. Comment la politique a-t-elle été peu à peu gagnée par les discours sécuritaires et identitaires ? Comment les repères et valeurs se sont-ils aussi rapidement effondrés ? Viscéralement ancré dans le réel, le théâtre d'Araújo est cependant toujours traversé d'une intense charge poétique, d'une douce étrangeté dans le traitement.

Et en abordant la question de la perte des repères à travers le voyage physique et mental de ce duo d'exilés, Araújo provoque une puissante mise en abîme tout en touchant de très près aux interrogations qui, tous, nous taraudent.

Une production du Festival d’Avignon, du Théâtre National/Bruxelles. Avec la participation de la compagnie Teatro da Vertigem. Avec l'aide Petrobras et du Consulat de France à Sao Paulo.