La Réunification des deux Corées

Joël Pommerat

Première le 17 janvier 2013 | Odéon-Théâtre de l’Europe

De part et d'autre de la scène, pareille à une frontière qui aurait pris de l'épaisseur – un no man's land –, les spectateurs se faisant face se voient sans se voir, tandis que l'amour  travaille au corps les personnages qui passent, entre les deux murs de public, comme en un défilé où chacun peut se reconnaître.  

Artiste associé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’en juin 2013, Joël Pommerat aura joué à fond des possibilités de modulation que lui offre Berthier. Il y a eu l’arène circulaire de Ma Chambre froide qui concentrait notre attention sur le monde d’Estelle (si limité et si vaste à la fois, fermé de toutes parts et s’ouvrant peu à peu de l’intérieur). Il y a eu la boîte à l’italienne de Cendrillon, somptueux sarcophage tantôt cruellement transparent, tantôt pesant comme une crypte qui tiendrait pourtant lieu d’abri. Voici à présent cette « vallée » dont parlait Pommerat dans un texte récent, aire de jeu tout en longueur comprimée entre nos deux haies de regards. L’arène ou la boîte suggéraient, de par leur relative clôture, que quelque chose de l’action dramatique venait s’y laisser prendre pour être observé tout à loisir, comme dans une cage ou un dispositif expérimental. Par contraste, la scène bifrontale (tout en donnant un relief particulier à la pression qu’imprime sur le plateau la masse du public – pression qu’elle rend perceptible en tendant à ce public, tel un miroir, sa propre moitié lui faisant face) laisse à ses deux extrémités la zone de jeu et les gradins se terminer, de façon également abrupte, sur d’obscures issues qui semblent appeler un mouvement de fuite. Là où Schnitzler avait imaginé une ronde pour suivre la course folle rebondissante d’Eros à travers la société de son temps, Pommerat a disposé un défilé : entre nos deux Corées de spectateurs, un no man’s land où nul ne peut résider, espace contraint, passage obligé où les corps, un instant, s’engagent les uns après les autres comme les grains d’un sablier avant de poursuivre hors champ leur trajectoire mystérieuse ou banale. Qu’est-ce qui donc défile à travers ce goulet ? La Réunification des deux Corées se compose d’une vingtaine de moments dramatiques aux dimensions aussi diverses que leurs climats : une « mosaïque » de « nouvelles » (les termes sont de l’auteur) dont Pommerat a longuement éprouvé la structure au plateau avec ses comédiens et son équipe. Il incombe désormais à chaque spectateur de contribuer activement (comme dans d’autres spectacles de la Compagnie Louis Brouillard auxquels celui-ci pourrait faire songer : Cercles / Fictions, par exemple) à bâtir un autre type de cohérence à base d’échos, d’affinités de forme ou de contenu, d’inflexions et de variations autour du thème de l’amour – quel que soit le sens que l’on donne à cette expérience fondamentale que nous partageons tous, ne serait-ce qu’en éprouvant son absence. A partir de quelques-unes de ses figures, Pommerat en a esquissé une sorte d’état des lieux à l’orée du XXIème siècle, posant quelques balises au bord d’un territoire commun pour nous offrir d’en reconnaître encore, toujours, l’étrangeté.

Daniel Loayza
9 janvier 2013

Production : Odéon-Théâtre de l'Europe, Compagnie Louis Brouillard.
Co-Production :Théâtre/Bruxelles, Folkteatern Göteborg, Teatro Stabile di Napoli, Théâtre français du Centre national des Arts du Canada/ Ottawa, Centre National de Création et de Diffusion Culturelles de Châteauvallon, la Filature Scène Nationale/Mulhouse, les Théâtres de la Ville de Luxembourg, le Parapluie (Centre des arts de Rue/Aurillac) en collaboration avec le Teatrul National Radu Stanca/Sibiu.

L'atelier citoyen Moving cities Paris a accompagné la création et sa tournée.